Diagnostiquer grâce aux points d’acupuncture

avril 12, 2024
Philippe Sionneau

Introduction

Il est commun de dire dans les cours de base d’acupuncture qu’une des fonctions des points est de servir de diagnostic. Ainsi, chaque changement de couleur, de texture, d’humidification de la peau autour d’un point, mais aussi sa sensibilité voire la douleur déclenchée à la pression sont autant de signes exploitables pour l’acupuncteur expérimenté. En fait, tout point peut servir de complément diagnostic. Cependant, certains points sont plus réputés que d’autre dans ce domaine. Voyons quelques exemples concrets.

Point d’acupuncture unique comme diagnostic

DM 9 (zhì yáng 至阳) s’il est douloureux à la pression est souvent signe de troubles cardiaques coronariens. Si la douleur est vive, l’atteinte est de nature yáng (stase du sang du cœur, accumulation de mucosités, blocage du yáng de la poitrine par stagnation de froid…). Si elle est plus modérée et sourde, soit il n’y a aucun problème cardiaque particuliers, soit l’atteinte est de nature yīn (vide du qì ou du yáng du cœur…).

P 1 (zhōng fǔ 中府) s’il est très douloureux à la moindre pression est signe de désordres pulmonaires graves tels que la tuberculose.

La zone « wèi cháng xué 胃肠穴 » (littéralement point de l’estomac et des intestins) localisé environ 1 centimètre au-dessous de RM 17 (dàn zhōng 膻中), si elle est douloureuse est signe de troubles digestifs. La réaction à la pression nous permet d’être plus précis quant à la certitude du déséquilibre. Si après la pression le patient nous signifie que le point est douloureux, le déséquilibre est probable, si la pression déclenche une grimace chez le patient qui déclare la vivacité de la sensation, le déséquilibre est quasi certain, si la pression provoque un cri ou une forte réaction, le déséquilibre gastro-intestinal est une certitude.

RM 22 (tiān tū 天突) s’il est très sensible à la pression peut éventuellement être le signe d’une grossesse qui se prépare.

lán wěi xué 阑尾穴 dǎn náng xué 胆囊穴 - FSA 2

Plus connu comme point diagnostic, « lán wěi xué 阑尾穴 », situé à 2 cùn 寸 sous E 36 (zú sān lǐ 足三里) généralement sur la jambe droite (attention sa localisation est variable, c’est la pression douloureuse qui précise sa place réelle), s’il est douloureux confirme ou révèle une appendicite (aiguë ou chronique). Il devient alors un point incontournable du traitement.

Un peu moins connu mais tout aussi impressionnant, « dǎn náng xué 胆囊穴 » localisé environ à 1 cùn 寸 sous VB 34 (yáng líng quán 阳陵泉) (attention sa localisation est variable, c’est la pression douloureuse qui précise sa place réelle), lorsqu’il est douloureux est signe de cholécystite ou de lithiase biliaire. Il devient alors, lui aussi un point clé du traitement.

F 14 - FSA 2

F 14 (qī mén 期门) est un point diagnostic important puisqu’il peut aider à dépister une hépatite. Tout changement de la couleur et de la texture de la peau autour du point, l’apparition d’induration, de dermatose, sur F 14 (qī mén 期门) ou de douleur à la pression, doit encourager le patient à poursuivre des investigations plus poussées et notamment concernant le taux des GGT et les transaminases, d’autant plus s’il se plaint de fatigue, de lourdeur ou douleur sous le flanc droit, d’indigestion des aliments trop gras et que le pouls est en corde (xián 弦).

IG 11 (tiān zōng 天宗) s’il est douloureux est signe, bien entendu d’obstruction (bì 痹) de l’omoplate ou de l’épaule mais il peut également révéler une cholécystite aiguë et plus intéressant une cholécystite chronique silencieuse. Comme pour wèi cháng xué 胃肠穴, la réaction du patient (de la simple douleur, au cri jusqu’à la transpiration spontanée que provoque la pression) confirmera la certitude de l’atteinte.

Lorsque DM 28 (yín jiāo 龈交) (au niveau de la gencive supérieure, sous le frein de la lèvre) change de couleur ou de forme, c’est pratiquement toujours le signe de maladies anales : fistule, fissure, hémorroïdes, inflammation… La nature des changements dénote la gravité et/ou la nature de l’atteinte. DM 28 (yín jiāo 龈交) devient un point incontournable (en saignée) pour le traitement et spécialement pour celui des hémorroïdes.

Réaction d’un point d’acupuncture comme diagnostic

E 36 (zú sān lǐ 足三里) - FSA

Une observation attentive lors de notre pratique peut nous amener encore plus loin dans l’art du diagnostic chinois. Les « points diagnostic » peuvent nous aider à récolter de nombreux signes subtils. Nous donnerons à nouveau quelques exemples typiques pour concrétiser notre propos. Nous garderons cependant à l’esprit qu’il ne s’agit pas de données exhaustives, mais des informations visant à illustrer ce que chacun peut, avec de la vigilance, de la patience et du temps, observer par lui-même. Ainsi, la réaction de E 36 (zú sān lǐ 足三里) au moment où on le traite peut nous aider à préciser la nature du déséquilibre.

  • Lorsqu’il est sensible ou douloureux à la pression, c’est souvent signe de troubles du système digestif (rate, estomac, intestins).
  • Après insertion de l’aiguille et durant la manipulation, si la sensation de qì (dé qì 得气) est modérée et lente, c’est souvent signe d’un syndrome de froid ou de vide et les effets de la puncture seront lents.
  • Après insertion de l’aiguille et durant la manipulation, si la sensation de qì est vive et rapide, c’est souvent signe d’un syndrome de chaleur ou de plénitude et les effets de la puncture seront rapides.
  • Après insertion de l’aiguille et durant la manipulation, si la sensation de qì est absente, c’est souvent signe de grand vide ou de maladie grave.
  • Après puncture, si la sensation de qì arrive rapidement, c’est souvent signe d’un bon pronostic. La vitalité du patient est suffisante pour qu’il se rétablisse de sa pathologie.
  • Si l’insertion se fait dans un muscle mou, c’est souvent signe de syndrome vide.
  • Si l’insertion se fait dans un muscle très mou, comme si l’aiguille s’enfonçait dans du tofu, l’aiguille n’est pas étreinte (saisie), c’est souvent signe d’un très grand vide, voire d’un mauvais pronostic. L’effet de la puncture sera très lent, voire inexistant.
  • Si l’insertion se fait dans un muscle tendu, difficile à pénétrer comme si l’aiguille était rugueuse et qu’elle s’agrippait aux chairs, c‘est souvent signe de syndrome plénitude.
  • A la moxibustion, si la sensation de chaleur arrive lentement, c’est souvent signe de syndrome de froid.
  • A la moxibustion, si la sensation de chaleur arrive rapidement, c’est souvent signe de syndrome de chaleur.
  • Lorsque l’aiguille est déjà insérée, si elle tend à s’enfoncer spontanément dans les chairs, provoquant ce qu’on appelle « l’aiguille aspirée » (xī zhēn 吸针), c’est souvent signe de froid et de vide.
  • Lorsque l’aiguille est déjà insérée, si elle tend à se surélever spontanément, provoquant ce qu’on appelle « l’aiguille poussée » (dǐng zhēn 顶针), c’est souvent signe de chaleur et de plénitude.

Nous pouvons constater que l’acte thérapeutique devient en lui-même un complément diagnostic « en direct » qu’il faut apprendre à intégrer avec les quatre examens (sì zhěn 四诊).

E 25 (tiān shū 天枢) - FSA 1

Poursuivons notre illustration avec E 25 (tiān shū 天枢) qui est aussi un point diagnostic encore plus remarquable :

  • S’il est sensible ou douloureux à la pression, il indique presque toujours des troubles intestinaux.
  • Si la pression apporte une douleur ou aggrave une douleur il s’agit d’une plénitude. Si la pression soulage une douleur ou apporte un mieux-être, il s’agit d’un vide.
  • Si la personne préfère de la chaleur dans cette zone, il s’agit d’un syndrome de froid. Si elle préfère du froid au même endroit, il s’agit d’un syndrome de chaleur.
  • Si après insertion de l’aiguille, la sensation de qì est modérée et arrive lentement, c’est signe de froid et de vide. Si elle est vive et arrive rapidement, c’est signe de chaleur et de plénitude.
  • Si l’insertion se fait dans des chairs dures, difficiles à pénétrer, c’est signe de plénitude. Si elle se fait dans des chairs molles, très faciles à pénétrer, c’est signe de vide.
  • Si à la moxibustion la sensation de chaleur est ressentie tardivement, c’est signe de froid. Si elle est ressentie rapidement, c’est signe de chaleur.
  • Après insertion de l’aiguille, si celle-ci se met à bouger toute seule, c’est signe de plénitude (le plus souvent de stagnation de qì).
E 21 (liáng mén 梁门) - FSA 1

Toujours avec le même type de logique E 21 (liáng mén 梁门) grand point de l’estomac et en particulier de la stagnation d’aliments peut nous apporter des informations complémentaires :

  • S’il est douloureux à la pression, cela signifie presque toujours un déséquilibre de l’estomac et en particulier une stagnation d’aliments.
  • Si à la palpation la zone est plus fraîche que le reste l’abdomen, il s’agit d’un syndrome de type froid.
  • Si à la palpation la zone est plus chaude que le reste l’abdomen, il s’agit d’un syndrome de type chaleur.
  • Lorsque l’aiguille est déjà insérée, si elle tend à s’enfoncer spontanément, provoquant ce qu’on appelle « l’aiguille aspirée » (xī zhēn 吸针), c’est souvent le signe de froid vide.
  • Lorsque l’aiguille est déjà insérée, si elle tend à se surélever, provoquant ce que l’on appelle « l’aiguille poussée » (dǐng zhēn 顶针), c’est souvent le signe de chaleur plénitude.

Ce même type de phénomènes et d’observations sont fréquents sur RM 12 (zhōng wǎn 中脘) auquel nous pouvons appliquer le même raisonnement :

  • En cas d’aggravation de la douleur à la pression, il s’agit d’un syndrome de type plénitude.
  • En cas d’amélioration de la douleur à la pression, il s’agit d’un syndrome de type vide.
  • En cas de crainte du froid dans la zone du point, il s’agit d’un syndrome de type froid.
  • En cas d’amélioration du trouble par une application chaude, il s’agit d’un syndrome de type froid.
  • En cas de crainte de la chaleur dans la zone du point, il s’agit d’un syndrome de type chaleur.
  • En cas d’amélioration du trouble par une application froide, il s’agit d’un syndrome de type chaleur.
RM 3 (zhōng jí 中极) - FSA 1

Un autre exemple concret : RM 3 (zhōng jí 中极) est un point diagnostic qui nous renseigne sur l’état de la Vessie :

  • Si le patient est aggravé par la pression ou craint la pression de RM 3 (zhōng jí 中极), il s’agit d’un syndrome de plénitude de la vessie.
  • Si le patient est amélioré par la pression ou apprécie la pression sur RM 3 (zhōng jí 中极), il s’agit d’un syndrome de vide de la vessie.
  • Si la pression provoque un échappement de quelques gouttes d’urine, il s’agit d’un syndrome de vide de la vessie.
  • Si le patient craint le froid dans cette zone et qu’il aime l’apport de chaleur, il s’agit d’un syndrome froid de la vessie.
  • Si le patient craint la chaleur dans cette zone et qu’il aime l’apport de fraîcheur, il s’agit d’un syndrome chaleur de la vessie.

Nous avons vu des signes cliniques apparaître en réaction à la puncture et à la moxibustion, mais la nature de la saignée peut être également un élément d’analyse. Par exemple, celle de V 40 (wěi zhōng 委中) grand point de la saignée par excellence peut nous renseigner sur différents aspects :

  • Si le sang s’écoule facilement, que sa couleur est rouge vif et que sa consistance est ordinaire, le pervers est peu profond et la maladie légère.
  • Si le sang s’écoule difficilement, que sa couleur est rouge sombre et sa consistance épaisse, le pervers est abondant et la maladie plus grave.
  • Si le sang est rouge pâle, sa consistance fine, fluide, le saignement peu abondant, la constitution du patient est faible, la maladie de type vide.
  • Si le sang est pourpre sombre, sa consistance épaisse, « collante », le saignement abondant, c’est signe de chaleur dans le sang et/ou de chaleur toxique.
  • Si le sang est sombre dans le cadre d’une lombalgie, c’est le signe d’une stase de sang.

La moxibustion sur certains points peut aussi nous renseigner sur l’état du patient. Ceci est particulièrement évident sur RM 8 (shén què 神阙). La sensation de chaleur obtenue lors de la moxibustion de ce point peut être une indication supplémentaire quant à la nature du déséquilibre :

  • En cas d’excès de yáng qì, la sensation de chaleur arrive rapidement.
  • En cas de plénitude de yīn froid, la sensation de chaleur arrive lentement et modérément.
  • En cas d’accumulation extrême de yīn froid, d’épuisement du yáng véritable, dans les cas de maladies graves ou de grand vide, parfois la sensation de chaleur est inexistante.

Conclusion

Le diagnostic de la médecine chinoise s’intéresse à l’envers du décor, à la trame sous-jacente invisible, inaudible, parfois impalpable des pathologies. Ces quelques exemples de « points diagnostic » que nous venons de présenter sont la démonstration que le praticien peut découvrir la nature du déséquilibre grâce aux points d’acupuncture lui permettant ainsi d’ajuster au mieux sa stratégie thérapeutique. Avec la palpation des canaux, cette approche doit faire partie des outils diagnostic de l’acupuncteur. L’un des objectifs de la Formation Supérieure en Acupuncture à pour mission d’intégrer cette méthode essentielle.

Bibliographie

Acupuncture : Les points essentiels. Philippe Sionneau. Guy Trédaniel Éditeur.

L’Acupuncture pratiquée en Chine – Tome 1 : Les points traditionnels. Philippe Sionneau. Guy Trédaniel Éditeur.

L’Acupuncture pratiquée en Chine – Tome 2 : Les traitements efficaces. Philippe Sionneau. Guy Trédaniel Éditeur.

Vaincre la douleur par l’acupuncture. Philippe Sionneau. Guy Trédaniel Éditeur.